Corps à louer

  
"Le milieu de la prostitution est très méconnu du grand public et est enveloppé de préjugés et de généralités que les médias bien souvent aiment à véhiculer et à entretenir." témoigne Isabelle Jaramillo de l'Espace P-Bruxelles et auteur de l'ouvrage "Nana, prostituée, putain, hétaïre: rencontre d'un intime relationnel peu banal (*)" 
     
Dans le quartier Nord de Bruxelles, Marie se prostitue depuis 20 ans. "Le quartier a bien changé, il y a de plus en plus d'incivilités, le respect se perd et le bon client se fait de plus en plus rare." 
     
La prostitution de rue et de vitrine diminue au profit de la prostitution via internet. Cette évolution est notamment la conséquence de la politique de nettoyage menée par les grandes villes, souvent sous la pression de riverains.
     
Depuis une dizaine d'années, la commune de Schaerbeek perçoit une taxe de 3000 euros par serveuse. Les établissements de la rue d'Aerschot sont officiellement répertoriés comme des" bars à consommation" avec serveuses. Ceux-ci ne sont pas aménagés adéquatement pour l'activité qui s'y exerce (pas de lit, pas de bidet, douche, ni sanitaire adaptés).Les femmes qui ytravaillent paient la location de l'emplacement à raison de 185 à 290 euros pour 6 heures ainsi qu'un montant de 50 euros par jour pour la dame de compagnie, qui veille à la sécurité et aux besoins des femmes.
     
Dans l'intérieur d'une carrée, tout y est. Menottes, bougies et effets lumineux. Le décor et la mise en scène font partie intégrante du tableau de la prostitution. 
     
L'Etat continue à ne pas reconnaître légalement la prostitution. Les femmes travaillent dès lors au noir ou déclarent une profession indépendante fictive pour entrer dans la sécurité sociale. A Bruxelles, il existe dans la rue de la prairie l'une ou l'autre femme officiellement inscrites sous le statut "d'ouvrière agricole".
     
Sans forcément être croyantes, certaines prostituées des carrées sont attachées à la Madonne. Un symbole protecteur...   
     
"Pourquoi prenez-vous en photo que mon corps? Prenez aussi mon visage! Je ne suis pas qu'un corps à louer!" Julie 
     
"Il y a quelques années, j'ai connu une prostituée qui prenait son chien avec elle lorsqu'elle partait travailler en rue pour ne pas être arrêtée pour racolage ou atteinte aux bonnes moeurs." Isabelle Jaramillo, coordinatrice de l'Espace P bruxelles. (*)
     
Depuis 7 ans, Olga, jeune Moldave qui a fui son proxénète, promène ses longues jambes place de l'Yser, dans le centre de Bruxelles. 
     
Olga a vécu le côté le plus sordide de la prostitution. A 19 ans, plaquée par son compagnon violent, elle se retrouve seule avec un bébé sur les bras. Dans le magazine Makler, très connu en Moldavie, elle répond à une des nombreuses annonces proposant des jobs de serveuse ou de danseuse à l'étranger. "Je me suis doutée qu'il s'agissait de quelque chose de louche, mais je bouffais des pommes de terre depuis des mois et là, on me promettait un salaire de 1000 dollars." 
     
Envoyée dans un hôtel à Antalia, en Turquie, elle est poussée à se prostituer. "Mon premier client, un Turc de 40 ans, ne parlait pas ma langue. J'ai regardé le plafond en me donnant du courage. Je ne voulais pas le voir." 
     
Olga témoigne: "Je me souviens d'une maison dans la campagne, en Albanie. Nous étions douze filles. Il fallait qu'on se déshabille et qu'on montre nos seins et nos fesses à des acheteurs qui défilaient. Ils vérifiaient qu'on n'ait pas de cicatrices ni de tatouages particuliers." Revendue à plusieurs reprises, elle est violée par ses différents propriétaires. "A la fin, je préférais ouvrir les jambes, c'était moins brutal." 
     
Tania, 53 ans: "L'homme va toujours aimer la prostituée, mais dans sa tête, il aimera toujours sa femme."
     
"Il y a dix ans, la commune de St-Josse nous taxait, par an, 25 000 francs le mètre de vitrine. Les filles se sont rebellées. La commune a alors taxé les propriétaires à qui nous louions les rez-de-chaussée. Ceux-ci nous ont fait douiller. Bref, rien n'a changé." L'état proxénète? "Sur ma feuille d'impôt, je me déclare comme représentante de commerce en bougies..." 
     
Il y a deux ans, Tania a tenté l'expérience de la Villa Tinto, l'éros-center d'Anvers. "J'avais payé un box pour huit heures. Je suis restée trois heures. Les mecs nous détaillent comme un morceau de viande." Désormais, elle reçoit les clients à son domicile privé dans sa villa à la Mer du Nord.
     
"Ca défile moins depuis que je reçois mes clients chez moi en privé, mais je suis plus tranquille et c'est plus chaleureux. Faut voir les yeux du pharmacien du coin quand je vais acheter une boite de 48 préservatifs." Tania
     
Dans les locaux de l'Espace P-Charleroi "Ici, au sein de l'asbl, il y a toujours des nouvelles questions. Tout se renouvelle! Chaque combat est différent!" confie la coordinatrice Cécile Cheront 
     
Fabian et Aline de l'Espace P-Bruxelles, effectuent un travail de rue de nuit à la rencontre des travailleurs du sexe. "On est là pour créer un lien de confiance qui laisse la place à la personne de faire appel à nos compétences pour l'aider" raconte Isabelle Jaramillo, coordinatrice de l'Espace P-Bruxelles 
     
A l'intérieur d'une carrée, les travailleurs de l'Espace P-Bruxelles sont aidé par un interprête parlant six langues des pays de l'Est. 
     
Colette, médecin de l'Espace P-Bruxelles effectue un dépistage HIV dans une chambre d'un hôtel de passe à Bruxelles. "Le message du safe sex est bien passé. Le taux de séropositivité moyen des prostituées (près de 1%) est un peu plus élevé que celui de la population." 
     
Sonia:"Le sperme que les hommes viennent déverser ici sont des larmes qu'ils ne savent pas verser.La plupart de mes clients vont mal et ont, avant tout, besoin de tendresse. Je les répare et c'est ce que j'aime, même si cela me demande un sacrifice"
     
"En 9 ans de terrain, j'en ai beaucoup rencontrées de ces personnes qui effectuent librement cette activité pour diverses raisons et y ont trouvé leur compte pour faire de la prostitution leur métier" témoigne Isabelle Jaramillo à la rencontre de Sonia, libre et indépendante qui a 21 ans de métier. (*) 
     
L'Espace P organise depuis 2 ans des cours de self défense destinée aux prostituées. Ici, une démonstration avec des travailleurs sociaux. "Le but du self défense n'est pas de neutraliser son agresseur mais de pouvoir désamorcer un conflit et se dégager d'une prise et d'une situation dangereuse face à un agresseur qui bien souvent contrôle et immobilise sa victime" explique Fabian Drianne de l'Espace P-Bruxelles. 
     
Une assistante sociale d'une autre association découvre les différentes techniques de Self défense. Dans une situation en Self défense, la rapidité d'exécution est une qualité vitale, chaque enchaînement démontré va droit au but! Savoir utiliser son environnement est une qualité élémentaires en Self défense.
     
"A la suite de la formation, une brochure et une vidéo reprenant nos conseils de prévention les plus importants, quelques techniques de self défense essentielles à maîtriser et des coordonnées utiles seront laissées sur les lieux de prostitution après notre passage." confie Fabian Drianne. 
     
"Le quartier de l'Yser à Bruxelles est composé de quatre rues où la prostitution s'y exercent en journée, en soirée et durant la nuit. Les femmes prostituées côtoient les travestis, les transgenres et se partagent ensemble le même trottoir." Isabelle Jaramillo(*)
     
Les transgenres équatoriens se transforment en s'injectant de la silicone ou via des traitements hormonaux que certains abandonnent lorsqu'ils arrêtent définitivement de travailler en prostitution. 
     
Il arrive que des rafles policières s'opèrent  dans le quartier de l'Yser pour racolage et atteinte aux bonnes moeurs. La commune de Bruxelles instaure également une taxe sur les hôtels de passe, et tout espace où une activité de prostitution peut s'exercer à raison de 2500 euros par local. Le placard à balai est taxé aussi et cela a engendré la fermeture d'un hôtel. Une méthode contestée par les associations travaillant avec les prostituées.
     
Sur l'affiche à droite, on peut lire "Ayez l'obligeance de me parler avec douceur, sans hausser le ton et sans me contrarier en aucune manière." Cléo dans une carrée à Liège. 
     
"Depuis plusieurs années au sein de l'Espace P-Bruxelles, on a observé des changements dans les comportements des pratiques sexuelles par les professionnelles du sexe. Malgré le fait que les prostituées ont leurs limites, elles s'adaptent aussi à la tendance sociale des demandes des clients: plus de patique en même temps, plus de pénétrations anales, plus de sadomachisme." Isabelle Jaramillo(*)
     
Le sadomaso se fait aussi avec l'usage d'ustensiles ou de matériaux impressionnants.  
     
"L'espace, le lieu, l'habillement, le maquillage font partie intégrante de l'univers de la prostitution. La prostituée se met en scène et rentre dans un personnage." Isabelle Jaramillo Espace P-Bruxelles(*) 
     
 
     
"Allez voir une prostituée, c'est moins risqué qu'une maîtresse!" Philippe, 45 ans.
     
Dans les bars de la rue d'Aerschot, tout est réuni pour que l'ambiance apaise le client pourtant le temps de prestation est très court. Une minuterie gérée par la dame de compagnie donne le timing. 
     
"Selon leur croyance et leur approche spirituelle, certaines femmes vont mettre un petit boudha en vitrine, une statuette de la vierge, une madonne..." Isabelle Jaramillo Espace P-Bruxelle (*)  
     
"Je n'accepte pas de string ou de bikini en vitrine, surtout avec trois écoles à côté!" Francine Aerts, agent de police. 
     
Cachou raconte:" Je suis un peu "l'Armée du salut pour les problèmes moraux. Les clients arrivent à se lacher mentalement. On doit être maîtresse, psychologue, donner des conseils, écouter."(*) 
     
"Mes habitués ne me considèrent pas comme une prostituée mais plutôt comme une amie. Certains sont morts, d'autres sont mariés. Certains à la retraite me téléphonent pour me demander des nouvelles,pour m'inviter à manger ou me souhaiter un bon anniversaire." Agnès, prostituée depuis 15 ans.
     
"Pour l'instant, c'est très difficile de gagner beaucoup d'argent. C'est très dur. Je ne sais pas pourquoi. Il y a beaucoup de contrôles de la police et peu de clients. Tous les clients qui étaient bons ne sont plus là aujourd'hui. On reste avec les mauvais clients" Olga.
     
Quentin Deltour de L'Espace P-Liège enfile l'uniforme de Saint Nicolas. "Le principe de la tournée de Saint-Nicolas, c'est de pouvoir créer un lien de confiance entre nous et les prostituées. A travers les friandises que nous offrons, nous faisons aussi notre travail de prévention en leur offrant des préservatifs et une brochure expliquant nos différents services"
     
"Les prostituées sont souvent des femmes qui ont beaucoup souffert dans leur jeunesse" Julie. 
     
"Avez-vous été bien sage, ma fille?" sourit Quentin. Des bonbons et des préservatifs sont distribués lors de la tournée Saint Nicolas de l'Espace P-Liège.  
     
Tournée Saint Nicolas de l'Espace P-Liège. 
     
"Je veux bien prêter mon corps car c'est un prêt que l'on fait. Par contre ma bouche, je ne la prête pas. Elle m'appartient, elle appartient à mes enfants, c'est avec elle que j'embrasse mes filles, donc elle fait partie de mon privé. Ma bouche, je ne l'ai jamais donnée et jusqu'à la fin, je la garderai. Je leur explique gentiment et ils le comprennent." Sylvie. "Paroles de personnes prostituées, Espace P(**)" 
     
"On se fait insulter régulièrement par des grands adolescents. Ils crachent ou tapent sur la vitrine et embêtent les filles parce que nous habitons chez eux. Mais ils oublient que la prostitution a toujours existé ici. Ce sont eux qui sont venus après dans le quartier!" Marie, prostituée dans les Carrées
     
"La sexualité, dans beaucoup de couples, est assez mal vécue et c'est de cela que vit la prostitution. Au lieu de quitter leur femme, lls viennent me voir et ils gardent leur couple." Joëlle  
     
La carrée dispose d'une petite salle de bain fonctionnelle et composée d'une douche, d'un W-C et d'un bidet, à l'instar des bars de la rue d'Aerschot qui sont moins bien équipés.  
     
"J'ai envie de donner une autre image de la prostitution. Tout ce qu'on montre, ces des femmes brutalisées. Ce n'est pas que ça! Je crois qu'il ne faut pas laisser dire que toutes les filles sont forcées de travailler. Il faut arrêter de dire que le monde est rose pour tous et qu'il est pourri seulement pour les prostituées. Tout le monde a ses problèmes, son histoire. Chacun s'en sort comme il peut." Sylvie (**)
     
"Je voudrais qu'on donne un vaccin à tout le monde, à la naissance, qui empêcherait de juger les autres" Mira (**)
     
Adrien et son équipe en travail de rue: "Autant en carrée, en vitrine ou en rue, les ambiances et les rencontres sont très différentes et très riches" 
     
A Liège, le conseil communal a lançé une opération "ville propre". Dès le 1er avril, toutes les vitrines des célèbres rues de Champion et de l'Agneau, où la prostitution avait déjà été délimitée en 2003 par les autorités, seront fermées. 
     
En juin 2008, Nadia a ouvert son propre établissement privé dans la province de Namur. De plus en plus de personnes prostituées se mettent à leur compte et travaillent par petites annonces dans la presse ou via internet. 
     
"80% des clients que je reçois sont des hommes mariés. Aujourd'hui, leurs femmes n'assument plus leur rôle de femme mariée. Moi, je prends mon temps je fais un massage relaxant, je l'écoute, je l'installe, et puis on y va. En sortant de chez moi, je les vois soulagés avec un sourire jusqu'aux oreilles. Je sauve des couples" Julie.
     
A Liège, un projet d'Eros-center est en réflexion. "Mais pour l'instant, on ne voit rien venir, confie Julie Bechet de l'Espace P-Liège. De toute façon, ce ne sera pas avant deux ou trois ans." Et d'ici-là? "Des filles m'ont dit qu'elles devront aller sur les parkings d'autoroute pour travailler..."
     
Fin 2008, une centaine de prostituées se sont rassemblées et cotisées pour attaquer la décision de la Ville de Liège devant le Conseil d'état. En attendant, les personnes prostituées travaillent dans des conditions précaires parce que le pouvoir politique est incapable de concilier la lutte contre l'exploitation sexuelle et la réglementation d'une prostitution impliquant des relations sexuelles entre personnes consentants.
     
A Namur, la plupart des femmes travaillent dans des maisons privées, sans vitrine ni néon. Une caméra installée à la porte d'entrée renforce la sécurité des femmes. 
     
Certains appartements privés rassemblent trois ou quatre prostituées. Les clients viennent via les annonces internet et par rendez-vous par téléphone. 
     
"Le préservatif est la première règle du métier. Ne jamais rien accepter sans préservatif. On ne demande pas l'avis du client, on l'impose. L'hygiène, du déthol dans le savon, la serviette propre, le lit changé...Tout cela, c'est très important." Sylvie.(**)
     
"S'il fallait fêter quelque chose dans ce métier, ce serait plutôt la retraite. Il ne me reste plus que quelques clients que je connais depuis longtemps. Je me demande s'ils se souviennent encore que j'ai été belle?" Fernande (**)  
     
"On parle toujours de discrimination raciale mais nous aussi, on subit de la discrimination!" Myriam (**)